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Une somme de petites choses

Life without poetry is not a life worth living

Il y a cette façon de regarder le ciel autrement, et tous les messages que me souffle mon jardin : la multitude d’oiseaux qui nichent dans les haies et piaillent dans les noyers.

Les noyers, justement, ces trois grands et vieux arbres qui vivent là, ici, comme moi, au pied de ma maison, au creux de mon salon, sont maintenant dans mon coeur. Je les ai regardé pour la première fois cette année, nus d’abord, puis, renaissants et recouverts, de bourgeons, de feuilles, de fleurs, de chatons, de fruits verts, d’oiseaux évidemment. J’ai vu début octobre et leurs branches secouées; j’ai mis dans mes poches quelques noix fraîches et neuves, avant qu’elles ne soient ramassées. Hier midi, j’en ai croqué deux délicieuses au goût de bois , au goût d’automne.

La lumière dans la maison. Le soleil, bien sûr, mais les rayons même gris sont doux, sur les murs et les tissus, les bougies du salon, les bols dans la cuisine, sur toutes les étagères en bois. Je la regarde, lente, circuler dans l’espace.Je la capte. Ou c’est elle. Elle est là, faisant fî de tout, le mouvement, les gens, les émotions flottantes.

Je m’assoie plus souvent au soleil, sur la terrasse. Je m’installe dans le fauteuil bleu, à bascule, je ferme les yeux et laisse mon visage se réchauffer pendant de longues minutes. Je ne fais rien d’autre. Je n’attends rien. Je souris plus à cette façon si simple de me sentir heureuse. Ca dure quelques secondes, mais je le sens, c’est un bout de bonheur, une fugacité à saisir, un plaisir incroyable.

Souvent, j’ai la bougeotte, je me relève, me déconcentre. J’attrape mon téléphone. Souvent aussi, je le repose, vexée de moi-même. J’aimerais y arriver ! A ne pas faire autre chose, juste un moment, être vraiment là !

La fin du jour, une douche d’eau chaude. La peau qui souffre moins du froid. Les petites tasses de thé, de tisane, que je bois lentement et encore brûlantes, tenant dans ma main gauche un livre, ouvert. Le silence. Ou la musique. Le passage des oiseaux. Le ciel changeant. La pluie sur le jardin fâné. Ce que mes mains sentent, touchent et ce que je ressens. Jamais, je n’aurais cru aimer tant cette chance d’avoir le temps d’apprécier tout cela.

Avant, et même, en temps « ordinaire » cette beauté se brise, trop fragile, voilée par l’infinie possibilité d’autre chose. Elle ne tient à rien.

Une petite chose, si infime qui me rend très heureuse en ce moment : c’est cette obligation à rester là. Le cadeau de cette question en moins à tourner dans ma tête : que fait-on aujourd’hui, où va-t-on, de quoi comblons-nous ce jour de vie ?

De rien. De rien d’autre que le ciel, les oiseaux et une tasse de thé, attendre que le soleil passe la crête des sommets, un baiser à mon grand qui part prendre le bus dans le glacé du matin. La chance de travailler à la maison, au chaud et dans un calme appréciable.

Cet automne est un bel automne. Je décide de vivre comme une chance, ce cadeau de le voir se déployer si lentement, d’observer sa latence, ses cadeaux, de sentir ses odeurs de bois, de fleurs sucrées qui rendent l’âme, de trottoirs croustillants de gravier mouillé, de cheminée vivantes, de lits aux couvertures épaisses, de soupes sur le feu, de livres d’après-midi, de thé.

Je décide de me tenir loin du tumulte, contre lequel je ne peux rien.

*

Ce matin, sur le trajet de l’école, une odeur de crêpes chaudes flottait dans la rue. Les feuilles d’or étaient gelées, parsemées de brillantes petites lumières. La Lune passait son nez juste au-dessus des montagnes . Pas un oiseau ne chantait. Ma fille était inquiète de se séparer de moi. J’avais envie de la garder moi aussi, blotties l’une contre l’autre dans le canapé, sous un rayon de soleil matinal, à lire en silence comme nous savons si bien faire, elle et moi. Nos lectures, le seul son des pages qui se tournent, et nos sourires en levant nos têtes contentes.

Enfin, si vous ne l’avez pas déjà lu, acheté, emprunté ( c’est trop tôt, il vient de sortir), je vous invite à vous offrir ce petit livre emprunt d’une humanité qui fait du bien, du bien, du bien, ce petit bouquin merveilleux qui m’a émue aux larmes, cette histoire, ce genre de petites choses que je vais garder dans mon cœur longtemps : ce genre de petites choses de Claire Keegan.

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